Bientôt 5 mois que je n’avais pas trouvé le chemin du back-office de ce blog… Mon changement de profession m’amène naturellement à prendre du recul sur le journalisme. Mais voilà qu’en une journée, le besoin s’est fait sentir. Pressant. Comme une urgence de prendre la parole. Un coup de gueule en incubation.
Ca a commencé ce mardi matin, à l’écoute de France Info. Ce ne sont pas les éclats de voix de Gilbert Collard s’indignant de la diffusion par TF1 d’extraits de vidéos de Mohamed Merah (« les journalistes n’ont pas à faire les putes d’audience ») qui m’ont donné des démangeaisons. C’est la réaction de la journaliste, semble-t-il assez fière d’elle : « Précisons que nous avons refusé » (de diffuser des extraits des échanges entre le terroristes et la police).
Même si la plupart des éditorialistes défendent le choix de TF1, comme le fait remarquer le toujours aussi pertinent Eric Mettout (L’Express), la réaction de l’intervieweuse de France Info n’est pas isolée. Je crains que l’on omette quelques vérités et que l’on ne pose pas les bonnes questions sur cette affaire.
Vidéo Merah : ce qu’il faut dire et redire
1. TF1 a réalisé un superbe scoop journalistique. Pour moi, il n’y a pas photo. Cette vidéo est informative et d’intérêt public. Elle porte sur un sujet d’enjeu majeur, le principal attentat sur le sol français du XXIe siècle. En outre, l’obtenir n’était pas une mince affaire, comme le retrace cet article de FranceTV.
2. Les réactions sont fondées sur l’émotion pas sur la réflexion. Des familles indignées, un ministre de l’Intérieur qui dénonce le procédé, une enquête de la « police des polices ». Voilà des ingrédients parfaits pour déclencher un « buzz ». D’autant plus parfait que les médias n’ayant pas eu la vidéo ont ainsi du grain à moudre, de l’actu, du neuf. Sans même consciemment vouloir attaquer les confrères de TF1, les journalistes qui se concentrent sur les commentaires à propos de la diffusion de la vidéo peuvent ainsi masquer leur retard sur l’info originale.
3. La chasse à la source… ne mène à rien. « D’où viennent les fuites? » se demandent en coeur médias et politiques. Ce refrain ne vous rappelle rien? Il y a quelques mois, c’est sous un gouvernement différent que l’affaire des « fadettes » du « Monde » avait mis en lumière la contradiction entre d’une part le droit d’informer et la protection des sources et d’autre part l’intérêt supérieur de l’Etat et le devoir de réserve d’un haut fonctionnaire. A l’époque j’avais été très nuancé : je trouvais, et je trouve toujours, que le « Monde » a joué un drôle de jeu en faisant fuiter des documents de la procédure obtenus en tant que partie civile. En revanche, la protection des sources des journalistes est un principe rappelé récemment par la Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH) mais appliqué de façon variable en France. Attention à ne pas déraper à nouveau!
4. Un peu de mémoire! La source de la fuite n’est donc pas une question prioritaire. Mais si l’on veut un peu s’y intéresser, rappelons d’abord que la vidéo est sortie parce que quelqu’un avait intérêt à la faire circuler. Et martelons ensuite que c’est la base du métier de journaliste que de trouver des interlocuteurs ayant intérêt à communiquer! Il n’y a pas ou peu de source désintéressée.
Alors que certains services de police sont déjà pointés du doigt, je voudrais appeler à la prudence. Rappelez vous l’affaire Ali Soumaré, du nom de ce candidat PS aux régionales qui avait vu son casier judiciaire « fuiter » en pleine campagne. La police, présentée comme favorable au pouvoir en place, avait immédiatement été jugée responsable. Or la Cnil a ensuite observé que c’est au tribunal de Pontoise, donc du côté de la justice, que se trouvait le maillon faible. Dans le cas de la vidéo Merah, et quand on connait la piètre protection dont font l’objet des scellés judiciaires, je recommande simplement d’élargir la réflexion sur les moyens de faire circuler un tel document.
De vraies questions à se poser
1. TF1 a-t-elle informé les personnes concernées en amont ? Selon moi le travail du journaliste ne s’arrête pas au recueil et à la diffusion d’une info. Le fait d’avertir les personnes directement impactées par un scoop est fondamental. La radio et la télé, mais aussi la presse quotidienne, sont malheureusement rarement sur cette longueur d’ondes. Et TF1 semble ne pas avoir fait exception. C’est regrettable car les journalistes doivent montrer qu’ils se préoccupent de l’impact d’une information. Sans transiger sur la diffusion, mais en étant capable de l’aménager (délai supplémentaire, façon de présenter les choses). Cette responsabilité sociale, les médias me semblent trop peu la prendre en compte.
2. TF1 a-t-elle payé pour cette information? Payer des informateurs, cela ne se fait pas en France. Ou très peu. Même la presse people reste modérée. Ailleurs dans le monde, le sujet fait débat, comme le rappelle bien cet article de Slate. Mais c’est une pratique tolérée par les anglo-saxons. J’y suis personnellement hostile et je pense que TF1 devrait préciser si elle se fixe des limites déontologiques.
3. Si ce n’avait pas été TF1… Si une radio, ou le site web d’un grand journal (Le Figaro, Le Monde), ou une chaine de service public avaient diffusé ces images, y aurait-il eu une telle indignation ou de telles critiques voilées? Si vous avez envie comme moi de répondre que non, vous validez l’idée que cette diffusion était journalistiquement justifiée. Point à la ligne.
Pour finir on peut aussi se demander si TF1 aurait diffusé l’enregistrement il y a quelques années, quand la chaîne était leader incontesté du petit écran. Les difficultés d’audience auraient-elle rendu cette maison plus audacieuse?


Même pas un sujet sensationnaliste déguisé?
En plus de tous ces points et questions que je partage, on peut ajouter que TF1 n’a même pas succombé à la tentation de faire un sujet sensationnaliste.