Une carte de presse de moins [points de suspension]

Lundi 23 janvier 2012, mes confrères de la presse n’avaient d’yeux que pour Anne Sinclair et son Huffington Post, dernier né des sites d’info en .fr. Ce même lundi, j’ai donné ma démission. Pardon de tirer l’URL à moi, mais mon actu c’est celle-là. Dans moins d’un mois, je rendrai ma carte de presse 2012. Car je serai directeur de la communication de l’Ecole de management de l’université de Strasbourg (je vous mets le lien, mais on va refaire le site).

En devenant « dir com » j’effectue un trajet que certains pourraient comparer à la « transgression » d’Eric Besson plantant le PS et rejoignant Nicolas Sarkozy. J’exagère?

J’ai 30 ans et la dernière fois que j’ai envisagé d’exercer un autre métier que celui d’informer, je devais être au collège. Pourtant j’arrête. Voilà la vérité : contrairement à l’école que je rejoins avec enthousiasme, le journalisme d’aujourd’hui ne peut m’offrir à la fois l’ambition, le challenge collectif, la reconnaissance de mon parcours, et l’attention aux idées que je porte. Il ne peut pas non plus –et c’est un critère majeur- m’offrir la vie personnelle que je veux construire…hors de la capitale.

J’ai toqué mais je suis pas entré…

Jardin des deux rives, Strasbourg ©Théo Haberbusch

Lorsque j’ai commencé à envisager de m’installer à Strasbourg pour poursuivre ma carrière, je me suis douté que la tâche ne serait pas aisée. Mais j’étais prêt à me bouger, au sens propre comme au figuré. Imaginer des projets éditoriaux. Les soumettre à des médias.  Les sentir intéressés. Et puis être éconduit pour cause de doutes sur la rentabilité ou d’incapacité à prendre des décisions.

J’ai donc dû choisir entre assumer le risque financier tout seul ou renoncer. J’ai changé de plan (par manque de courage?). Et opté pour la vie de pigiste.

Grâce aux conseils d’amis et de confères j’ai eu la conviction que je pouvais quitter mon poste et me lancer (merci Jean, Catherine, Leila, Tifenn, Anais, Marie, Emmanuelle, Christophe, Anne, Aurélie…).  En quelques mois j’aurais trouvé une assise financière. Mais j’aurais perdu la vie d’équipe. J’aurais gagné en liberté. Mais mes papiers auraient été dilués entre différents supports. J’aurais pu conduire des projets ambitieux. Mais je m’exposais aussi à devoir produire des articles « alimentaires ». Une part de mes revenus serait sans doute venue de prestations de communication.

Je le redis : le fonctionnement  à la pige fait du journalisme une profession ultra-libérale (féodale comme je le déplorais dans un post qui n’a pas pris une ride). Je ne voyais pas vraiment le sens de tout cela. Sans doute, cela ne correspondait-il pas à ma vision un peu « absolue » du journalisme.

Pourquoi je n’ai pas hésité

Strasbourg depuis la cathédrale © Théo Haberbusch

Voilà que, peu avant Noël, une institution universitaire s’intéresse à mon profil, me sollicite, souhaite s’appuyer sur mon réseau, mes connaissances, pour progresser. On m’offre de travailler avec des enseignants-chercheurs, de me plonger dans cet enseignement supérieur en plein bouleversement. On me donne aussi la possibilité d’animer une nouvelle équipe, dans un contexte de forte émulation entre écoles de commerce.

Je n’ai pas mis une journée pour me décider. J’ai posé ma candidature. Joué le coup à fond.

Même si je vis la période actuelle comme un déchirement (avec mes sources, avec mes collègues), j’ai hâte de me mettre au boulot. Plutôt que d’être journaliste à moitié, je vais être un professionnel de la communication « entier ».

Ça a commencé par une dissert’ « trop journalistique »

Tout avait démarré quand une prof d’histoire de lycée avait considéré qu’une de mes dissertations était « trop journalistique ». Sans doute grâce à elle j’ai écrit, voici 12 ans, mon premier vrai article (sur le web déjà, mais le site a disparu).

Le journalisme ne m’a pas déçu, au contraire il m’a forgé. Je l’ai pratiqué comme un sport de haut niveau : y mettre l’intensité maximale car tout peut s’arrêter demain. Flash-back :
- il y a 11 ans : premier article qui paraît sur du papier (impérissable : inauguration du parking d’une église) ;
- 9 ans, j’ai échoué aux concours de toutes les écoles « reconnues » ;
- 8 ans : après avoir potassé je suis pris dans trois de ces mêmes écoles ;
- 7 ans : je suis devenu expert des travaux de voirie à Lyon (les anciens stagiaires du Progrès en rigolent encore);
- 6 ans : obtention de ma première carte de presse (l’air d’un cadavre dessus, j’ai justement changé la photo cette année) ;
- 5 ans : je fais partie des trois journalistes connaissant par cœur la loi « LRU » (oubliée depuis, il faut dire qu’il y a eu la Loppsi) ;
- 2 ans, ça s’enchaîne : création d’un blog sur le journalisme,  nomination comme rédacteur en chef adjoint, découverte passionnée du monde de la police et de la justice avec une équipe de journalistes que j’adore (ils auront droit à leur post rien qu’à eux, bientôt).

Vous l’aurez compris, je ne suis pas un journaliste frustré, ni un journaliste-au-chômage-qui-crève-la-dalle-et-qui-n’a-pas-le-choix.

J’ai eu de la chance, merci!

Je quitte un secteur en crise industrielle en ayant eu la chance et l’honneur de travailler dans l’un des médias les plus innovants et, paradoxalement, les moins reconnus par la « grande » presse. L’AEF possède parmi les meilleurs professionnels que j’ai croisés. Les plus bosseurs, les plus spécialisés, les mieux informés. Les plus droits aussi. Nous n’étions pas 40 en 2006. Nous sommes plus de 100 aujourd’hui. Qui saura, dans le petit milieu médiatique, saluer cette réussite ?

Nous ne sommes pas pour autant l’alpha et l’oméga du journalisme, ni un modèle qui pourrait répondre au besoin de tous les lecteurs. Même si j’ai tendance à pester contre les confrères, il faut toujours plus de diversité dans la presse : de ton, de positionnement politique, de forme…  D’ailleurs les « Parisiens » devraient passer moins de temps à débattre de la rémunération des blogueurs et s’intéresser davantage à l’état de notre presse régionale, qui justifierait inquiétude et débats enflammés.

J’ai kiffé. Mais…

Les journalistes, parfois, m’ont déçu, surtout les plus installés d’entre eux ; j’en ai néanmoins rencontré d’admirables, souvent les plus jeunes. Ce sont les patrons de presse qui concentrent mes critiques pour leur manque de vision, de courage, de diversité, de sens du management.

Ce qui fait le plus de mal à notre corporation? Le fait de qualifier d’ « investigation » un journalisme de « coups », fondé sur des fuites judiciaires, alors que ce sont la rigueur et l’exhaustivité qui fondent les grandes enquêtes.  La maladie du commentaire aussi, érigé en principe d’écriture ; le suivisme face au « buzz », qui s’accompagne d’un Alzheimer avancé dès l’événement éteint ; la tentation du populisme, qui conduit à « dézinguer » des décideurs sans chercher à comprendre vraiment ou, tendance inverse, l’incapacité à côtoyer les puissants sans être ébloui par la lumière.

Dans mes nouvelles fonctions, je vais apprendre bien sûr. Beaucoup apprendre. Et essayer d’innover en m’immergeant plus encore dans les nouveaux médias.  Une fois ce cycle achevé, si j’ai quelque chose à apporter, peut-être reviendrais-je au journalisme. C’est donc pour laisser l’avenir ouvert que j’achève ce billet par des…

———
PS 1 (public large) : Que va devenir ce blog? Je prévois encore un ou deux billets. Ensuite, difficile à dire. Une archive peut-être? Un point d’observation du journalisme, mais vu de l’extérieur? Une chose est sûre : j’ai envie de bloguer, mais je n’écrirai que si j’ai des choses à dire.

PS 2 (à caractère resreint) : Oui Thomas, il y a des chances que je porte plus de costards, mais bon je ne pars pas de rien ;-)

PS 3 (universel) : Merci, merci vraiment, à ceux qui, fidèles lecteurs ou curieux arrivés par « hasard », ont fréquenté (fréquentent) ce blog!

C'est encore meilleur quand c'est partagé. Cliquez!
  • Print
  • Digg
  • del.icio.us
  • Facebook
  • Google Bookmarks
  • FriendFeed
  • Technorati
  • Twitter
  • Wikio FR
  • PDF
  • Posterous

About Théo Haberbusch

Journaliste au sein de l'agence de presse AEF depuis 2006, j'y ai occupé plusieurs postes. Aujourd'hui je suis rédacteur en chef adjoint d'AISG (Agence d'information sécurité globale), le dernier né des départements d'AEF.
This entry was catégorie Corpo-perso tag , , , , . Bookmark the permalink.

6 Responses to Une carte de presse de moins [points de suspension]

  1. Bienvenue en Alsace Théo,
    Je pense que l’on sera amenés à se rencontrer.
    Philippe (ancien ipéjiste & ancien parisien également)

  2. FLOT says:

    Bonne nouvelle aventure !

  3. Aurelie MB says:

    Bon vent Théo. J’espère que ce blog continuera à vivre!

  4. JBD says:

    Strasbourg, IPJ et journalisme. On a trois choses en commun Théo. J’ai étudié à Stras, puis à l’IPJ, pour enfin devenir journaliste.
    Les perspectives pour de jeunes ambitieux sont plus que maigres dans ce métier aujourd’hui ! Je comprends que tu puisses être séduit par d’autres horizons, fussent-ils d’un climat continental dégradé.
    Sais-tu que pour la première fois depuis une éternité le nombre de cartes de presse a diminué en 2010 ? Tu n’es pas le premier à quitter le métier, et tu en devance beaucoup d’autres à suivre…
    Tous mes voeux de réussite ! Elsass frei !

    • Merci JB pour ce message. J’ajouterais un quatrième point commun : on bosse dans la presse spécialisée et on apprécie cela. Ce qui est finalement assez fou, c’est que le journalisme nous donne des compétences très appréciées dans d’autres secteurs. Dommage d’avoir ce sentiment que les perspectives à l’intérieur du métier soit inférieures à celles envisageables à l’extérieur. Mais je ne souhaite pas être négatif : il y a de belles initiatives en journalisme aussi. Et je suis bien content de l’opportunité dont je dispose. Pas dit que j’apprenne l’Alsacien pour autant ;-)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>