Quand les lecteurs peuvent inspecter nos sources

En 2011, on a beaucoup parlé du « fact-checking ». Essentiellement pour évoquer la vérification par des journalistes de l’exactitude de propos d’hommes politiques. Toujours en pointe lorsqu’il s’agit d’améliorer les méthodes des journalistes, Propublica a lancé à la mi-décembre un nouvel outil qui permet aux lecteurs d’un article de faire du fact-checking. Cette fois, il s’agit de vérifier l’exactitude de ce qu’écrit un journaliste en mettant à disposition…les sources qui ont servi à rédiger le papier.

Avant toute analyse, je vous invite à expérimenter la trouvaille de Propublica en consultant cette enquête intitulée « Pourquoi Linda Carswell ne peut-elle pas récupérer le coeur de son mari? » Une histoire assez horrible sur une femme qui se bat contre un hôpital afin de comprendre pourquoi son époux est mort.

Au début de l’article, un bouton – par défaut placé en position off – vous permet d’explorer les sources de l’article. Si vous cliquez dessus, de nombreuses parties passent en surbrillance jaune et deviennent cliquables. Un premier clic, et une fenêtre s’ouvre révélant des extraits de documents ou des annotations de l’auteur de l’article, un second clic et vous voilà sur une nouvelle page, qui vous permet de consulter la source primaire dans son intégralité.

Cet outil permet donc au lecteur de consulter facilement le passage exact d’un document ayant servi de source ainsi que les commentaires du journaliste, le tout sans quitter la page. Il lui est ainsi possible de vérifier en profondeur le travail de son journaliste préféré, que ce soit pas curiosité, volonté d’approfondissement ou…esprit de contradiction.

L’autre intérêt de l’invention de Propublica est d’obliger le journaliste à davantage de rigueur. Le site Poynter nous explique en effet qu’Allen Marshall a dû vérifier la justesse de ses affirmations à chaque fois qu’il a ajouté un lien dans son texte :

C’est vraiment un excellent outil de fact-checking. Quand tu annotes ton travail tu te demandes : ‘Est-ce vraiment ce qui est dit sur le document?’

Cet outil répond à un besoin de transparence des sources journalistiques. Or mes lecteurs réguliers se souviennent certainement que le besoin de gagner en crédibilité figurait parmi les enjeux du journalisme en 2012.

Un bel exemple de collaboration journaliste-développeur

Si l’outil constitue un progrès indéniable, la façon dont il a vu le jour mérite aussi qu’on s’y attarde. L’application permettant d’intégrer les sources dans le texte est née de la collaboration du journaliste, Allen Marshall, et d’un développeur, Al Shaw.

Allen Marshall, a rédigé près de 500 annotations sur 64 documents qui lui ont servi pour établir les faits sur lesquels repose son article. Mais plutôt que de gribouiller sur les documents papiers, ce journaliste est un utilisateur du site DocumentCloud, qui lui permet d’uploader ses sources et de les annoter électroniquement.

Les sources étant numérisées et annotées, il restait à trouver un moyen de les intégrer au récit du journaliste. C’est ce qu’a réussi à faire le développeur Al Shaw : en une semaine il a réalisé une application permettant au journaliste d’insérer les notes lui même, sans avoir besoin de coder en HTML. L’application web affiche l’article rédigé et édité sur une partie de l’écran du journaliste et la liste de ses annotations de documents sur l’autre (voir ci-dessous). L’auteur n’a plus qu’a surligner le texte d’un côté et à cliquer sur les annotations qu’il souhaite lier à cette partie de l’article. Allen Marshall affirme à Poynter que cela lui a demandé trois heure de travail.

Pas besoin d’être un roi du HTML pour être journaliste

Cette expérience permet de tirer plusieurs conclusions :

- pas besoin d’être un « geek » pour être à l’origine d’une innovation. Le journaliste qui a écrit cette enquête est avant tout un reporter expérimenté qui a exprimé un besoin. Et ce besoin  a été pris en compte par l’informatique (voir à ce sujet le coup de gueule d’Erwann Gaucher contre les informaticiens, Des clics et des baffes).

- la collaboration a ceci d’original que les deux hommes ont voulu trouver une solution durable, réutilisable facilement.

- l’affirmation selon laquelle les journalistes du XXIe siècle devraient absolument savoir coder en HTML est partiellement invalidée par cet exemple. Être sensible aux nouveaux outils, comme ici DocumentCloud, et les expérimenter, c’est vital. Ne pas avoir peur de regarder une page HTML ne peut pas faire de mal. Mais on voit bien que la tendance va plutôt être d’imaginer des outils pertinents et faciles d’usage pour que les journalistes puissent se concentrer sur ce qu’il font le mieux : collecter des faits et les rapporter au public.

- il y a un fort potentiel d’innovation dans la presse mais pour la susciter il faut se doter de compétences diverses venant compléter celles, historiques, des journalistes.

Propublica prévoit de diffuser cette application afin que tout un chacun puisse l’utiliser. Imaginez-vous y recourir ?

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About Théo Haberbusch

Aujourd'hui directeur de la communication de l'EM Strasbourg, j'ai été journaliste puis rédacteur en chef adjoint au sein de l'agence de presse AEF.
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