Affaire des « fadettes » : ces questions déontologiques qu’on ne pose pas

[Mise à jour : un article important du Monde vient s'ajouter au dossier des "fadettes". Particulièrement bien documenté, il livre dans le détail les manoeuvre d'un policier pour répondre à une demande judiciaire et obtenir des informations en analysant les factures détaillées d'un journaliste. Il s'agit d'un autre volet de l'affaire Woerth-Bettencourt que celui que j'évoque dans mon article. Je dois dire que, en l'état actuelle des informations révélées, on ne peut qu'être choqué par ce procédé qui semble être d'une ampleur bien supérieure à celui réalisé par la DCRI. La description factuelle et minutieuse du journaliste du Monde est impressionnante. Ironie de l'histoire, si l'opération est réalisée par un policier, c'est à la demande d'un procureur, c'est-à-dire d'une autorité judiciaire. On attend une décision importante de la Cour de cassation demain, mardi 6 décembre. Le dossier n'est pas clos]

Espionner un journaliste c’est « normal » pour 42% des 5.800 lecteurs de l’Express.fr, qui ont répondu à un récent sondage. Un résultat qui agace Eric Mettout. Le blogueur et rédacteur en chef de l’Express.fr reproche à ses (quelques) lecteurs de droite cette tolérance envers des pratiques policières qu’il juge illégales. Il estime que « tout lecteur (de droite compris) un peu concerné par la liberté, fondamentale, d’être informé » devrait s’émouvoir de l’ « espionnage » de journalistes.

Les critiques pleuvent depuis que « Le Monde » a révélé que les factures téléphoniques détaillées (« fadettes ») d’un de ses journalistes enquêtant sur le dossier Woerth-Bettencourt avaient été examinées par la police (par la direction centrale du renseignement intérieur précisément). La manoeuvre, réalisée sans solliciter l’avis de la commission compétente (la CNCIS) et hors d’une procédure judiciaire, a permis d’identifier une source du journal (l’Express résume l’affaire pour les « nuls »).

L’affaire a pris un tour politique et fait l’objet d’un emballement qui, soit dit en passant, est probablement sans lien avec l’intérêt que les lecteurs portent au sujet. Comme Eric Mettout, beaucoup expliquent cet « espionnage » par la volonté de protéger Nicolas Sarkozy.  Un « clan » aurait détourné les moyens de l’Etat pour son propre intérêt. Loin de moi l’idée de défendre ou au contraire d’attaquer les personnes impliquées dans cette histoire. Mais j’aimerais bien faire entendre une voix un peu dissonante. Car plusieurs questions n’ont pas encore trouvé de réponse, certaines n’ayant même pas été posées.

[Déclaration d'intérêt : je suis rédacteur en chef adjoint d'une agence de presse spécialisée sur la sécurité, AISG (www.aisg.info) qui a publié une dizaine de dépêches sur cette affaire. Voir notamment : Selon « Le Monde », la DCRI a violé la loi du 4 janvier 2010 sur le secret des sources, Claude Guéant s'en remet à la justice; «Fadettes» : Claude Guéant pointe un «vide législatif» et ne sanctionnera pas Frédéric Péchenard avant que la justice se soit prononcée; « Fadettes » : les députés socialistes mettent en cause Frédéric Péchenard et Claude Guéant; Bernard Squarcini, directeur de la DCRI, est mis en examen mais «il n'a pas été envisagé de démission» (avocat)...]

1. « Le Monde », un chevalier blanc?

« Le Monde » a choisi le terrain judiciaire pour faire reconnaître que le secret des sources d’un journaliste est incontournable (protégé par une loi du 4 janvier 2010). Il a déposé une plainte avant l’été 2011.  En tant que partie civile, le journal dispose donc d’informations de première main provenant de ses avocats. Et il peut ainsi diffuser, quelques heures après son audition et sa mise en examen par la juge d’instruction, les propos tenus par Bernard Squarcini. Dès lors, le quotidien du soir ne franchit-il pas une ligne jaune en utilisant journalistiquement les informations dont il dispose grâce à son implication judiciaire ? Ne devrait-il pas se mettre en retrait dans le traitement de l’affaire? A minima, le suivi du dossier n’aurait-il pas dû être confié à un autre service que celui travaillant sur l’imbroglio Woerth-Bettencourt?

Continuons avec les questions sans réponse : Pourquoi « Le Monde », qui semble vouloir asseoir sa position de « New-York times » français,  recourt-il à la justice dans cette affaire et pas dans d’autres dossiers? Que veut obtenir le journal? Aux Etats-Unis, une revue spécialisée n’a pas hésité à attaquer un Etat pour obtenir des documents dont elle jugeait qu’ils devaient être rendus publics. Aucune démarche de ce type n’a, à ma connaissance, été engagée en France.

2. S’agit-il uniquement de protéger un clan?

Bernard Squarcini met une partie de ses troupes au service des intérêts particuliers d’un ministre embourbé dans un minable scandale d’Etat.

Cette analyse d’Eric Mettout semble largement partagée. Dispose-t-on d’éléments factuels pour l’étayer?  Si des policiers ont décidé d’utiliser les données téléphoniques d’un journaliste pour détecter une taupe dans l’administration, est-ce uniquement pour protéger le président de la République? C’est peut être une partie de l’explication, mais elle me paraît simpliste.

Je passe mon temps à interviewer et à rencontrer des fonctionnaires, souvent hauts placés. Beaucoup me donnent (souvent en « off ») de bonnes informations. Mais ils posent aussi des limites et invoquent le respect d’une « réserve » ou du secret professionnel. Dans leur esprit, franchir cette limite reviendrait à renier leur engagement de fonctionnaire. Dès lors, j’ai pu constater combien l’attitude d’un David Sénat, membre du cabinet de Michèle Alliot-Marie tenu pour être la source du journaliste du « Monde », avait mis mal à l’aise, voire choqué certains fonctionnaires, qui y voient une faute inexcusable, de part l’ampleur des fuites et le niveau de responsabilité de celui qui en est à l’origine.

3. Quelles étaient les motivations de la source du Monde?

Dans un ouvrage récent « Les espions français parlent »,le préfet Remy Pautrat, ancien directeur de la DST (1985-1986) raconte comme un agent secret proche de la droite a diffusé à la presse un rapport ultra confidentiel détaillant le dispositif antiterroriste français afin de mettre en difficulté le pouvoir socialiste. Assurément, il s’agissait d’un scoop énorme. Mais le journal qui l’a publié à l’époque (à tort ou à raison je ne me prononce pas) n’en a pas moins été instrumentalisé.

Une information sensible sort toujours parce que quelqu’un a un intérêt à le faire, et sa motivation est rarement le bien public. En diffusant rapidement un PV d’audition, « Le Monde », a donc également pris ce risque d’instrumentalisation. Qu’il veuille ensuite se défendre en justice, je ne le conteste pas, il en ressortira d’ailleurs peut être une clarification très utile pour les journalistes et pour la police. Pour autant, s’imaginer qu’il y aurait dans cette affaire des « méchants » policiers sans scrupules face à des « chevaliers blancs », cela a sans doute le mérite de la simplicité, mais c’est faire fausse route.

4. Le jeu en valait-il la chandelle ?

Si l’on prend du champ, reste un problème juridique qu’il ne faut pas évacuer. Deux principes s’affrontent: le secret de l’instruction et le secret des sources. Plutôt que de nous concentrer sur la police on pourrait aussi se demander si dans le cas des auditions de Patrice de Maistre, « Le Monde » a eu raison de violer le secret de l’instruction. Les révélations que contenaient l’article le justifient-elles? Ont-elles apporté des éléments majeurs, qui auraient pu rester inconnus du public?

Le journaliste et professeur Roy Greenslaade explique sur son blog que ce sont les répercussions d’une fuite qui permettent, en partie, d’en juger la légitimité. La publication de révélations concernant le scandale des écoutes en Grande-Bretagne a conduit à la fermeture d’un journal et à la mise en cause de responsables politiques (impact majeur pour la fuite donc). Mais dans le cas de la diffusion de PV d’auditions, quelle est la valeur ajoutée de la presse alors qu’une procédure judiciaire est déjà en cours et qu’un juge d’instruction (donc indépendant) y travaille? Voilà des questions auxquelles je pense que personne n’a encore répondu.A ce jour, je ne sais toujours pas si l’affaire Woerth-Bettancourt est un scandale d’Etat ou un sujet d’emballement médiatique qui sera vite oublié.

Dans certains cas, la presse permet d’éviter qu’une affaire soit étouffée. Nous devenons alors un « outil » et cela peut être positif. Etait-ce valable cette fois-ci? La question st ouverte. Et, comme souvent, on peut regretter que l’absence de revue spécialisée ou d’organe régulant la déontologie des journalistes empêche de répondre collectivement à ce genre de question.

5. Les fonctionnaires vont-ils arrêter de parler aux journalistes ?

Pour avoir eu à travailler à la fois avec des sources du public et du privé, il est beaucoup plus facile de faire parler quelqu’un d’une administration que d’une entreprise. D’un point de vue journalistique, l’Etat est une passoire, tandis que les entreprises sont des citadelles. Les journalistes économiques ne me contrediront pas.

On ne peut donc pas accuser les fonctionnaires de ne pas parler à la presse, et encore moins dans la police qu’ailleurs.

6. Un exemple à méditer…

Un passage de l’excellent livre de Bob Woodward sur « Les guerres d’Obama » raconte comment il a obtenu un rapport (secret évidemment) d’un haut responsable militaire laissant entendre que les Etats-Unis pourraient perdre la guerre en Afghanistan.

Woodward menait alors des recherches pour son livre, mais le document avait une telle valeur qu’il a voulu le publier sans attendre dans le « Washington Post ». S’engagent alors des négociations avec la Maison Blanche pour décider quels passages du rapport devaient rester secrets. Cette discussion entre le journal et le pouvoir est liée à une décision de la Cour suprême, rendue en 1971. Elle avait posé pour principe que le gouvernement n’a pas autorité pour empêcher la parution de documents confidentiels. Ce qui fait dire à Woodward :

Cela nous mettait en position avantageuse pour recevoir les arguments en faveur de la suppression de certains passages. Cette décision nous encourage à demander au gouvernement ses objections précises.

Finalement plusieurs passages ont été supprimés par le journal, en particulier celui qui pointait les faiblesses des services de renseignement américains. C’était pourtant un sujet majeur…que les journalistes ont accepté de mettre de côté.

En France, la bataille se concentre sur la diffusion ou non par la presse de procédures judiciaires et sur la « fidélité » ou non des hauts fonctionnaires envers l’Etat qui les emploie. Je trouve cela finalement assez réducteur et je regrette que d’autres sujets ne soient pas débattus. Ainsi personne ne s’intéresse à la manière dont l’Etat use (et à mon avis abuse) de la classification de documents (confidentiel-défense, secret-défense, très secret-défense), bloquant ainsi le travail des journalistes.

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About Théo Haberbusch

Aujourd'hui directeur de la communication de l'EM Strasbourg, j'ai été journaliste puis rédacteur en chef adjoint au sein de l'agence de presse AEF.
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4 Responses to Affaire des « fadettes » : ces questions déontologiques qu’on ne pose pas

  1. caroline says:

    Hello, ex-collègue. Dans ton analyse, très intéressante, tu n’abordes finalement pas le coeur du sujet, à savoir l’épluchage des fadettes du journaliste. certes on peut mettre en cause les fuites opérées par le monde, certes on peut comprendre que le ministère ait voulu identifier la taupe. Mais il me semble absolument intolérable que pour ce faire on ait violé l’intimité du journaliste. On peut réfléchir à l’intégrité du fonctionnaire en question, la mettre en cause, on peut se demander si le monde n’a pas été instrumentalisé à son insu, certes. Il n’empêche que la ligne rouge a été franchie dès l’instant ou l’historique des conversations téléphoniques du journaliste a été passé en revue par les autorités.

    • Hello! Merci d’être passé par ici et d’y avoir laissé un point de vue contradictoire. Tu as finalement assez bien résumé ma pensée et c’est pour ça que je ne te suis pas. Seule la justice pourra dire si l’action de la police était illégale (difficile de pronostiquer mais on peut le penser) mais de là à dire que c’est intolérable (et donc à se placer sur un plan moral)… je ne suis pas convaincu. Si la police a fait preuve d’amateurisme procédural, c’est à la justice de le dire. Des procédures sont annulée tous les jours parce que les forces de l’ordre n’ont pas respecté les règles. Au-delà de ce débat, ce que je regrette n’est pas le combat judiciaire mené par le Monde, mais l’absence de transparence à ce sujet, l’absence aussi de contre-enquête à celle menée par le quotidien.

  2. Mettout says:

    Théo, juste une remarque, sur la manière dont les Etats-Unis traitent ce genre de situation: il se trouve qu’aux Etats-Unis, on ne peut, notamment, dégainer le secret défense à tout bout de champ sans que les journalistes puissent efficacement contester la mesure devant les tribunaux – ce qui est le cas en France, où ce type de démarche n’aboutit quasiment jamais. Les journalistes américains négocient, en bonne intelligence et parce qu’ils ont, dans ce rapport de force, des arguments à faire valoir (juridiques, donc, entre autres) , avec les autorités, ce qui limite le risque de dérapages de part et d’autre. Certes, les services de sécurité français ont usé de leur droit d’espionner des journalistes pour dénicher une taupe au sein de la haute administration – énoncé comme ça, c’est grave. Mais, sauf à me démontrer le contraire, la présence de cette taupe et les informations qu’elles distillaient ne mettaient en danger que la réputation d’un ministre, en aucun cas la sécurité nationale. D’où la démarche, légitime, du Monde: la loi est claire et limite ces interventions à des cas d’atteinte à la sûreté de l’Etat.

    • Eric, merci pour ces précisions. Je ne conteste pas la démarche du Monde sur le plan judiciaire. Son issue – qui devrait être connue bien après la présidentielle étant donné la durée moyenne des instructions en France – devrait clarifier les choses. Je ne cherche pas à défendre les services contre Le Monde. Juste à m’interroger sur l’utilisation éditoriale d’éléments de procédure, qui ne me paraît pas saine. Et à nuancer l’interprétation uniquement politique d’une décision policière qui peut aussi s’expliquer par d’autres raisons. Cela ne rend pas l’examen des fadettes plus légal, c’est un autre facteur d’explication.

      Quant au secret défense, voilà une vraie question, car je constate en effet qu’il empêche de parler de sujets d’intérêt général. Dans mon champ j’y suis confronté sur plusieurs sujets et c’est très handicapant.

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