Depuis l’origine de ce blog j’essaie de ne pas trop aborder ma vie professionnelle. D’abord parce que la chronique de mon activité de journaliste spécialisé risquerait de vous détourner de mon URL, ensuite parce que cela m’évite de créer des conflits entre ma position de salarié -donc soumis à une certaine réserve- et ma position de blogueur – qui suppose une liberté de ton.
Ce billet va donc constituer une exception, une parenthèse, qui se justifie par la semaine très forte que je viens de vivre sur les plans collectif et personnel.
1. Lundi 26 septembre : l’info en temps de crise
Cela fait seulement un an et demi que j’ai arrêté de couvrir l’enseignement supérieur et la recherche et que j’ai pris en charge l’agence AISG, consacrée à la sécurité globale. Et voilà qu’une institution de formation, l’Inhesj (Institut national des hautes études de sécurité et de justice) me propose d’intervenir sur le traitement de l’information par les journalistes en temps de crise, lors d’un séminaire organisé à l’attention du réseau interministériel des communicants de crise. Bonne occasion me dis-je d’établir le contact avec ces spécialistes de la crise – qu’elle soit sanitaire, alimentaire, sécuritaire etc.
Animer des débats, je connais. En rendre compte, c’est mon métier. Mais élaborer et délivrer une pensée sur un tel sujet est défi. D’autant qu’à mes côtés j’ai le très rôdé Vincent Glad, venu parler de l’usage de Twitter lors d’une crise (exemple DSK à l’appui notamment), et Guillaume Biet, du service police-justice d’Europe 1, qui retrace minutieusement les différentes étapes du traitement de l’incident nucléaire de Marcoule au sein de sa rédaction.
De mon côté j’essaie de faire entendre le point de vue d’une agence de presse spécialisée et d’expliquer qu’en temps de crise les communicants ne peuvent pas se reposer sur un canal de diffusion unique (par exemple l’AFP), quelle que soit son importance. Car la presse spécialisée ou locale au même titre que les réseaux sociaux mettent à mal la conception centralisée et univoque de la communication. Je donne l’exemple du site micro-local le Watershed Post qui, après le passage de l’ouragan Irène dans l’Etat de New-York, est devenu durant 11 jours un média d’info pour les populations mais aussi un forum d’entraide très efficace.
La conversation qui suit nos interventions porte sur les faiblesses des rédactions lorsqu’il faut traiter un événement à chaud. Les communicants présents regrettent le manque de spécialisation des journalistes, le trop rapide turnover de leurs interlocuteurs, et leur manque de prise en considération des contraintes propres à l’administration (comment donner une information qu’eux-même n’ont pas?). Moins de turnover et plus de spécialisation? Mes confrères, plus concernés que moi acquiescent! Nous reconnaissons le besoin d’améliorer la rigueur journalistique, tout en demandant moins de langue de bois et toujours plus de réactivité. Enfin, tout le monde a bien conscience que les réseaux sociaux bouleversent la donne.
2. Mercredi 28 septembre : les suites de l’affaire d’espionnage chez Renault
Deux jours plus tard, mon stress monte d’un cran. AISG accueille une table ronde visant à tirer les conséquences de la pseudo affaire d’espionnage chez Renault, qui a défrayé la chronique cette année et qui va déboucher sur une réorganisation du service sûreté-sécurité du groupe. Comment traiter ce sujet alors qu’une enquête judiciaire est en cours et qu’un audit a été confié par Renault à trois personnalités du monde de la sécurité (Alain Bauer, Alain Juillet et Eric Delbecque)? En proposant à ces trois spécialistes du dossier de restituer leurs conclusions devant des directeurs sécurité de grands groupes, des membres de cabinets ministériels, des élus… bref devant des experts souhaitant s’informer sur le sujet.
Pour une jeune agence, c’est un test de crédibilité important. Bilan : non seulement les orateurs et les participants sont venus en nombre mais, surtout, les débats ont été intéressants. Tout en respectant un certain degré de confidentialité, notamment sur les noms des personnes présentes dans la salle, nous allons pouvoir publier une ou plusieurs dépêches afin de faire bénéficier nos lecteurs des informations divulguées ce jour là.
3. Jeudi 29 septembre : le départ d’un entrepreneur de presse
Marc Guiraud, le fondateur de l’AEF (pas l’audiovisuel extérieur français mais bien l’agence éducation-formation!) annonce son départ, 13 ans après avoir créé cette agence d’information spécialisée. Bien sûr, ce départ faisait partie des hypothèses que nous avions en tête depuis que plusieurs actionnaires, dont Raymond Soubie, avaient racheté la majorité du capital à Marc Guiraud. Bien sûr, la vie d’une entreprise est faite de changements, parfois brusques ; l’histoire de l’AEF n’en est pas dénuée. Il n’empêche que cette nouvelle m’a fait, nous a fait, un choc.
Aujourd’hui, l’AEF compte plus d’une centaine de salariés dont trois quarts de journalistes. Quand j’y suis arrivé en 2006 nous n’étions pas 40. Quelle entreprise de presse peut afficher un tel bilan? Au dernières nouvelles nous revendiquons plus de 15.000 lecteurs, tous « décideurs » : politiques, syndicalistes, cadres d’entreprises, hauts fonctionnaires, universitaires…
Je conserve précieusement le mail de refus qui m’avait été envoyé lorsque j’avais sollicité un stage en avril 2006 dans cette agence parce que je voulais devenir spécialiste de l’éducation. Par je ne sais quel concours de circonstance, on m’a rappelé. Le stage s’est transformé en CDD, puis en CDI. Depuis, je côtoie la crème des journalistes dans des secteurs majeurs comme l’éducation, la formation, l’emploi, l’environnement, la protection sociale, les ressources humaines, l’enseignement supérieur, la recherche, le logement et l’urbanisme, et bien entendu la sécurité. En outre, des activités hors média ont été lancées (organisation de colloques notamment). Cette extension de notre champ d’action n’aurait pas été possible sans des actionnaires ayant décidé d’investir dans la presse. Désormais seuls à bord, ils vont écrire une nouvelle page de l’histoire de l’AEF sur laquelle il ne m’appartient pas de faire de commentaires.
Marc Guiraud part heureux et confiant pour l’avenir du groupe qu’il a fondé, nous a-t-il dit. J’ajouterais que son compte en banque est forcément plus rempli que lorsque, partant de rien, il a lancé ce projet a priori fou de gagner de l’argent en misant sur une information de qualité. Issu d’Europe 1 et spécialiste de l’éducation, il a, avec d’autres associés (comme Pascal Bouchard qui a déjà quitté l’entreprise il y a quelques années) insufflé l’esprit »radio » dans une agence de presse. Chantre de la neutralité, de l’absence de commentaire et de la modestie du journaliste, il a construit son projet en réaction à ce qu’il considérait être les travers de sa profession. Au prix sans doute d’une certaine marginalisation dans le microcosme médiatique.
Je veux profiter de l’espace que m’offre ce blog pour rendre un hommage sincère à Marc qui, en me faisant confiance, a sans aucun doute marqué et orienté l’ensemble de ma vie professionnelle (et donc le contenu de ce blog). Comme sans doute celle d’autres journalistes passés par l’impasse Chartière, la rue de la Convention ou la rue de l’Université.
4. Jeudi 29 septembre : interview de Claude Guéant
C’est le paradoxe incroyable du métier d’agencier : quel que soit le rang ou la fonction de celui qui s’en va, la machine éditoriale continue de tourner, les entretiens ont lieu, les dépêches sont envoyées. Ainsi, 15 minutes exactement après avoir appris le départ de Marc Guiraud, je me dirige vers le ministère de l’Intérieur, en compagnie de Denis Fortier, directeur d’AISG, et de Julie Robelet, journaliste qui est là depuis le premier jour d’existence de l’agence. Nous partons interviewer Claude Guéant. Un entretien d’une heure dans le bureau du ministre, décroché à force de relances et de patience.
Si le ministre nous parle, c’est qu’il juge qu’il peut en retirer quelque chose. En l’occurrence toucher les acteurs du milieu de la sécurité alors que le budget 2012 est bouclé. C’est la reconnaissance du travail de fourmi réalisé par l’équipe d’AISG pour que nous soyons reconnus dans le milieu de la sécurité. Pendant que Brice Hortefeux était installé place Beauvau, nous ne sommes pas parvenus à obtenir un tel rendez-vous. Ca tombe bien, nous avons mis ce délai à profit pour arriver avec des questions plus précises. Cest à nous qu’il revient de rendre l’échange informatif, sans complaisance, mais sans agressivité non plus.
Nos lecteurs ne s’y trompent pas. Dans les minutes qui suivent la mise en ligne de l’entretien (20.000 signes, c’est pas léger à digérer) nous recevons les félicitations de trois personnalités fort différentes: un syndicaliste policier de premier plan, un chercheur, et un opposant féroce à Claude Guéant. Un indice selon moi que nous n’avons pas été à côté de la plaque.
Il s’agit là d’un jalon, qui ne serait rien sans la soixantaine de dépêches que l’ensemble de l’équipe produit chaque semaine et qui permet à AISG de parler au même moment des pompiers qui se réunissent en congrès à Nantes, de la réforme de la garde à vue, des instructions envoyées aux gendarmes concernant les chiffres de la délinquance, des travaux du Parlement européen sur la sécurité routière, ou du dernier rapport sur l’activité économique de la branche prévention-sécurité.
Pour déformer les propos d’un ancien Premier ministre, je dirais que la route du journaliste, singulièrement s’il bosse à l’AEF, n’est vraiment pas droite (mais alors pas droite du tout), qu’elle est fichtrement pentue, mais qu’à chaque petit sommet c’est vraiment bon de contempler le chemin parcouru.
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