Une agence de presse peut-elle apprivoiser Twitter?


Les titres des dpches de l’agence de presse AEF (qui regroupe AEF.info, AULH.info, AEDD.fr et AISG.info) ne peuvent dpasser 140 signes. Ce calibrage nous prdestinait-il nous lancer sur Twitter? Apparemment pas, ou peu, car l’agence ne disposait jusqu’ rcemment d’aucun compte officiel et seuls quelques journalistes sur les 80 que nous sommes ont dj franchi le pas. Et pourtant, les choses ont bien boug ces derniers mois. Prcisons tout de suite que les rflexions prsentes ici sont bien antrieures l’affaire DSK qui a semble-t-il incit des confrres se lancer sur Twitter.

Les prsentations, rapidement. AEF c’est 87 employs, 20 000 lecteurs, 27400 dpches produites en 2010, 11 millions d’euros de chiffre d’affaires. Nous venons de nous doter d’un guide de l’utilisation de Twitter destination des journalistes. A l’origine de ce document, un groupe de travail compos d’une petite dizaine de journalistes issus de diffrents services de l’agence que j’ai eu le plaisir d’animer a planch sur deux problmatiques :
– Quels outils utiliser pour faire de la veille en ligne?
- Quelle doit tre la prsence de l’agence sur les rseaux?

Twitter outil de veille indispensable

Dans un premier temps, le groupe de travail a list les outils de veille, afin de commencer changer sur leur utilisation : cela allait des agrgateurs de flux RSS, aux alertes Google en passant par l’utilisation de Twitter (en mode « veille », sans s’exprimer), ou des sites de bookmarking social (Delicious).

Je fais partie de ceux qui pensent que, de tous les outils de veille, Twitter est le plus puissant pour un agencier. L’info ne nat certes pas sur Twitter, mais elle y est souvent diffuse en premier. D’ailleurs, au sein du groupe de travail, plusieurs journalistes de l’agence avaient dj constat son intrt dans des cas trs concrets : gain de temps grce des alertes sur des « breaking news », live-tweets de ngociations par des syndicalistes, et mme… transmission de projets de textes rglementaires par photo!

A l’inverse d’autres journalistes d’AEF restent sceptiques. L’info que nous produisons est bonne, fiable et prcise car elle repose sur des sources « humaines », qui ne sont pas prsentes sur Twitter. Notre spcialisation rend Twitter moins utile qu’ nos confrres gnralistes, estiment-ils. Mis part pour faire de la veille sur la concurrence, l’outil n’est donc pas indispensable.Cette position peut se comprendre et mon but n’est pas de la discuter ici, mme si je reste persuad que Twitter ajoute une corde notre arc. Avec le temps, nous verrons bien si Twitter devient l’outil du journaliste gnraliste ou du spcialiste….ou des deux.

Twitter contre la ligne ditoriale de l’agence?

La question de la prsence en ligne d’AEF et de ses journalistes tait plus dlicate et a beaucoup suscit de discussions au sein du groupe et, ensuite, de l’agence.

Notre positionnement d’agence de presse complique en effet la donne. Le modle et le succs d’AEF reposent sur une information haute valeur ajoute et exclusive : comment marier cette logique avec celle de partage ncessaire sur les rseaux sociaux? comment respecter notre ligne ditoriale de neutralit, alors que Twitter est globalement le lieu du commentaire, de la petite vanne (du LOL)? quels liens retweeter? quelle part de notre production mettre sur les rseaux?

Tour d’horizon des initiatives prises ailleurs

Pour tenter de rpondre ces questions, j’ai d’abord procd un petit benchmarking (c’tait avant que soit mise en ligne la superbe synthse ralise aux Etats-Unis partir des chartes existantes etprsente en France par Mediatrend rcemment).

- A lAFP, Franois Bougon travaille sur une charte qui vise tablir des rgles de conduite. En France, l’instauration de telles chartes au sein des rdactions semble seulement ses prmices et suscite mme le dbat, en raison des obligations qui pourraient en dcouler. J’y vois une preuve de la difficult que nous avons distinguerles faits et le commentaire dans l’hexagone.Il n’y a qu’ voir la faon dont des journalistes se « lchent » sur leurs comptes personnelspour comprendre que l’outil fait l’objet d’un usage plus ludique que journalistique.

- Aux Etats-Unis, au contraire, le New-York Times, Le Washington Post, Reuters et d’autres moins connus se sont eux dj dots de telles chartes. Celles dont j’ai pu prendre connaissance (en particulier grce aux travail de dfrichage d’Alice Antheaume sur Reuters) sont difiantes.

Voici quelques exemples des consignes de Reuters :

- Nous attendons de vous que vous appliquiez les standards de votre fonctionnement professionnel vos activits sur les rseaux sociaux.
– Nous recommandons que vous ayez des profils spars pour vos activits professionnelles et prives.
– Demandez la permission de votre manager avant de vous doter d’une prsence sur les rseaux sociaux pour un usage professionnel.

Le New-York Times va plus loin :

- N’crivez rien sur un blog ou sur une page personnelle qui ne pourrait tre crit dans le NYT. Par exemple, n’ditorialisez pas vos propos si vous travaillez dans le dpartement consacr l’actualit.
– Demandez- vous toujours si ce que vous publiez ne pourrait pas tre mal compris, dform ou exploit pour vous mettre en difficult.

Tandis que The Gazette a opt pour des consignes minimalistes:

Si vous utilisez un compte pour votre travail, identifiez vous comme un employ de The Gazette. Si ce que vous postez peut mettre en difficult votre entreprise ou mettre en cause votre rputation, ne le postez pas.

Un compte officiel pour chaque fil d’info ?

Pour en revenir au cas de mon entreprise, trs vite, les membres de groupe de travail sont tombs d’accord pour dire que chaque fil d’AEF (enseignement suprieur, recherche, emploi, RH…) mais aussi les agences plus rcemment cres (AEDD, AULH et AISG) pourraient se doter de comptes officiels, dont la ligne ditoriale devrait respecter la charte de l’agence (neutralit, informations factuelles, pas de commentaires, pas de parti pris).

Grce ces comptes « officiels » nous pourrions fdrer une communaut de lecteurs et aussi dvelopper la notorit de l’agence. L’objectif principal est donc ditorial plus que commercial : tirer des bnfices en termes d’information par une diversification des sources. Le flux de ces comptes officiel devrait apparatre sur la page d’accueil des diffrents fils d’info et agence, afin de marquer leur intgration dans notre stratgie.

AISG, l’agence que je pilote, s’est donc lance sur Twitter tout rcemment, tout comme le ple enseignement suprieur-recherche. Les autres services d’AEF se ttent encore : certains prfrant se limiter un usage de Twitter comme outil de veille, d’autres n’en faisant pas la priorit du moment.

Globalement l’interrogation majeure, me semble-t-il, est celle du contrle des contenus. La publication sur Twitter ne suit pas un processus de relecture-validation, mais plutt de contrle aposteriori, voire ne fait l’objet d’aucun contrle…jusqu’au jour ou un problme se prsente. Corolaire de cette problmatique, la question de la responsabilit : qui assume les consquences d’un tweet erron ou qui dplat?

Ce sont donc des questions tout fait lgitimes qui empchent pour le moment un usage et une prsence massifs d’une agence de presse sur Twitter.

Quelles rgles pour les comptes personnels?

Reste la question des comptes personnels . Ils sont constitutifs de la « marque » du journaliste et chacun essaie de trouver son ton, ce qui implique parfois d’tre mordant, voire partisan. Certains participants du groupe de travail ont estim que l’on ne pouvait pas tre neutre dans son travail d’agencier AEF et s’en affranchir sur son compte Twitter. Bref un vrai casse-tte.

Le guide finalement labor proclame que la cration des comptes personnels est libre. L’expression n’y est donc pas soumise la charte ditoriale de l’agence, la diffrence des comptes officiels. Chacun est libre de tweeter ou retweeter ce qu’il veut.

Pour autant des principes cardinaux sont rappels : ne jamais mettre en difficult ou dnigrer l’agence, appliquer les principes journalistiques de vrification de l’information afin d’viter de diffuser une nouvelle errone, ne pas crire sous le coup de la colre…Il est galement soulign le fait qu’AEF est une agence qui a fond sa rputation sur le principe de neutralit et que s’en affranchir trop largement pourrait amener nos interlocuteurs s’interroger sur notre positionnement.

Il est aussi suggr d’indiquer dans le profil du compte perso : « mes propos n’engagent que moi. » Ou, plus simplement, de renvoyer vers le compte officiel du dpartement auquel le journaliste appartient.

Chaque service devra dterminer sa stratgie

La distinction comptes pros-comptes personnels tant tablie, le document cherche rpondre des questions trs concrtes que peuvent se poser les journalistes : puis-je utiliser Twitter comme une source? quand devrais-je tweeter? une relecture est-elle ncessaire? comment diffuser un scoop sur Twitter? combien de temps y passer? puis-je tweeter une confrence de presse? Un dbat?

Rien de rvolutionnaire dans les rponses fournies : conseils pratiques et bon sens sont privilgis. L’autonomie des diffrents services de l’agence, qui auront chacun se saisir de l’outil et de dfinir « leur » stratgie (en fonction de la concurrence, des choix des rdacteurs en chef et de l’envie des journalistes de se lancer…), est rappele.

Un principe nanmoins : si nous dtenons un scoop, la priorit absolue sera donn la production d’une dpche. Cela dit Twitter pourrait aussi nous permettre de faire valoir nos « droits » si jamais des confrres oubliaient de nous crditer.

Sans doute cela prendra-t-il du temps, mais lorsque nous serons quelques dizaines d’actifs sur Twitter et que nous disposerons de comptes officiels la force de frappe pourrait tre considrable. Il sera alors temps d’actualiser les rgles que nous nous sommes donns et de tirer un premier bilan de leur application. Dj je sens un vritable intrt disposer d’un compte pour AISG et je vous rapporterai dans les prochains mois mes premires conclusions quand aux bnfices et difficults rencontrs.

Making off : ils sont dj (bien) prsents sur Twitter et vous devriez les suivre!

@marcguiraud : fondateur et prsident d’AEF vient de se doter d’un compte. Y a plus qu’…
@EmilieLopes : journaliste AISG(Agence d’information scurit globale)
@clemgiu : journaliste AISG
@julierobelet : journaliste AISG
@AlexandraTurpin : journaliste AISG
@sylvainmarcelli : correspondant de l’AEF Lille
@ceciliapandolfi : correspondante de l’AEF Lyon
@_victor_RG_ journaliste AEDD (Agence environnement dveloppement durable)
@alinebrachet : journaliste AEDD
@lauratail : journaliste ple scolaire
@FlorianeFinet : journaliste ple enseignement suprieur
@bthibaut : service abonnements
@renaut_c : service abonnements
et@theohaberbusch : votre serviteur, rdacteur en chef chef adjoint d’AISG

About Tho Haberbusch

Aujourd'hui directeur de la communication de l'EM Strasbourg, j'ai t journaliste puis rdacteur en chef adjoint au sein de l'agence de presse AEF.
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4 Responses to Une agence de presse peut-elle apprivoiser Twitter?

  1. Manuel says:

    tu as raison, mais cherche des usages et des modes de ROI priori n’est pas toujours la bonne solution avec les mdias sociaux. De la pratique nait souvent l’usage…ou l’abandon d’ailleurs. L’institutionnel restera flou. Toute la difficult consiste d’ailleurs pour l’institution s’en accommoder et faire cohabiter cet outil « flou » avec le reste. Un changement culturel.

    • Nous sommes… presque d’accord. Notre charte ne dfinit pas dans le dtail l’usage ditorial de Twitter, cela a d’ailleurs gn certaines personnes dans l’agence qui trouvaient cela un peu flou. En revanche, des rgles trs claires, trs strictes peuvent tre dictes quant au ton (nous avons opt pour des recommandations assez souples). Dans les exemples que je donne, on voit bien qu’aux Etats-Unis les mdias sont alls trs loin, la fois dans l’usage des rseaux sociaux mais galement dans les consignes de bonne conduite donnes leurs journalistes. Pour l’instant en France, les journalistes utilisent Twitter avec beaucoup de dsinvolture, en l’absence de rgles et de rappels de l’importance accorder leur parole sur les rseaux. Le changement culturel doit s’accompagner d’un « back to basics » en matire de vrification et de prsentation de l’info.

  2. Manuel says:

    On me murmure l’oreille que le compte @AEFSuprecherche aurait t cr initialement en 2008…. La dmarche rflchie et concerte que tu dcris est sans doute la bonne l’chelle d’un groupe de presse structur comme le tien, mais passer ct de l’innovation (celle qui suppose un minimum de risques) c’est toujours dommage.

    • @Manuel : absolument, merci de cette prcision. Le premier compte Twitter a t cr par un « geek » trs en avance (toi quoi!) depuis devenu patron d’une entreprise reconnue pour sa maitrise du sujet A l’poque, les premier tweets sont rests le fait de la personne qui avait envie d’exprimenter, sans que le processus d’appropriation n’ait lieu, ni par l’entreprise, ni mme par des journalistes titre personnel. Cela tant dit, si le compte @AEFsuprecherche compte plusieurs centaines de followers, et ce alors qu’il n’a pas t aliment pendant plus de deux ans, c’est grce celui qui a eu l’ide, de sa propre initiative, de mettre la marque AEF en avant sur Twitter. A nous de voir ce que l’on en fait maintenant! Car l’initiative conduite en interne que je dcris se fait dans un contexte trs diffrent : davantage de journalistes ont des comptes personnels (mais ne connaissent pas les rgles qui y sont lies) et Twitter a largement dmontr son utilit comme outil de veille. En revanche, son usage institutionnel reste flou. La phase d’innovation est donc passe, mais il reste beaucoup de question rgler, surtout que tous les journalistes ne sont pas « gaux » dans le recours Twitter (de l’enthousiaste qui pourrait faire une boulette ou rfractaire qui ne veut pas en entendre parler).

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