Ma leçon perso de journalisme par Bob Woodward

Ce qu’il y a de bien avec les plans « promo » des stars mondiales, comme Bob Woodward, c’est que l’on peut entendre, lire, absorber leurs propos en plusieurs fois… et ne garder que le meilleur quand le matraquage médiatique est passé. Une fois n’est pas coutume c’est l’excellent blog de Frédéric Filloux qui m’a fait découvrir une interview passionnante (en anglais) de celui qui s’impose comme un maître en journalisme, y compris et peut être surtout en France où le journalisme d’investigation n’existe presque pas.

Je suis bien content d’être tombé sur ce texte, parce que j’avoue avoir été assez sceptique à la lecture de plusieurs interventions de Bob (je peux me permettre la familiarité vu combien de fois je l’ai croisé ces derniers jours que ce soit à la télé ou sur papier, glacé ou non), par exemple son entretien donné à Rue 89.

Laissez moi vous expliquer, en trois actes, mes interrogations et mon interprétation de la vision « woodwardienne » (Bob, j’ai inventé cet adjectif pour toi) du journalisme.

Acte 1 : Bob Woodward et docteur House, même combat?

Si l’on s’en fie au trop court papier de Rue89, Bob Woodward est prêt pour rejoindre le casting de docteur House :

Ouvrons les yeux, quel est le problème ? C’est le gouvernement et le secret qu’il entretient : tout le monde cache des choses. Dans une démocratie, on a besoin d’avoir de l’information vérifiée. Et plus on creuse, plus on découvre que la réalité qu’on nous présente n’est pas la vraie.

Je sais combien de tels propos peuvent a priori séduire, en particulier (mais pas seulement) les journalistes. A l’ère de l’information d’opinion ou de commentaire dont vous savez que je me méfie, dans une France en crise économique et politique, et avec un tendance à l’hyper présidentialisation, le discours selon lequel l’Etat nous ment est plus qu’audible. Et pourtant… cette idée est journalistiquement dangereuse (patience, je vous expliquerai pourquoi à l’acte 3).

Accordez moi encore quelques lignes pour attirer votre attention sur le fait que Woodward est un américain et, comme tel, il a une méfiance naturelle envers l’Etat central, sans doute vu comme un mal nécessaire, mais surtout comme un obstacle à la liberté individuelle. Voilà pour le petit rappel qui devrait nous éviter de transposer trop rapidement son appel à nous défier des mensonges d’Etat.

Acte 2 : Les vrais (bons) conseils de Bob Woodward

J’en reviens à cette interview publié par Poynter dans laquelle le propos de notre journaliste vedette prend de l’épaisseur. On retrouve cette certitude que des informations sont cachées :

I get up in the morning and I ask the question: ‘What are the bastards hiding?’ Not as a cynical reporter, but as a realistic reporter. People are always hiding things.

Néanmoins, la démarche qu’il décrit ensuite comme étant la clé du comportement journalistique se veut non partisane, pragmatique, respectueuse des sources et extrêmement modeste. Avec une insistance particulière sur la nécessité de faire preuve de curiosité et d’une d’écoute de qualité :

You gather pieces of data and try to get the whole story, and then once you have information, the power is in the information.

I have the time. I don’t carry a partisan flag. … People have accused me as being a liberal, a conservative.

The key is to take sources as seriously as they take themselves and show a genuine interest in them, what they’ve written, what they’ve said, and jobs they’ve had before. There are three other keys: listening, listening, listening.

Journalism teaches you humility. There’s always a lot more you don’t know. There’s even more that’s not known. Carl Bernstein and I developed the best obtainable version of the truth. You have to make sure that it’s true and that it’s the best, but it’s got to be attainable.

Finalement, que nous dit Woodward ? Que la vérité se construit grâce à un suivi dans le temps; que la connaissance d’une administration demande de la patience et que cela passe par des relations construites de façon stratégique (son conseil : interroger les gens le soir à 20 heures pour obtenir la vérité).

Ces propos impliquent une démarche beaucoup plus ambitieuse, mais aussi plus complexe, que celle qui consiste à dénoncer toutes les semaines une nouvelle « affaire d’Etat » (dont l’origine est trop systématiquement en France aujourd’hui le président de la République) ou au contraire de ne jurer que par les bases de données, outil parfois présenté comme le seul capable de donner du sens. Ainsi, Woodward explique bien que, quel que soit le « buzz » dont cet événement fait l’objet, les fuites de Wikileaks restent un événement mineur en termes de révélations. Le sens, lui, le trouve auprès de ses sources.

Acte 3 : Arrêtons de négliger les organisations!

Woodward et Bernstein, les auteurs du Watergate, ont été immortalisés au cinéma

Les propos de l’homme du Watergate m’ont permis de mettre des mots sur un point que je voulais évoquer depuis longtemps, mais sans trop savoir comment. En fait, il me semble qu’en France, notre journalisme, très politique, se limite trop souvent à l’écume des mots, au détriment du suivi des lames de fond sous-jacentes à chaque actualité.

Dit autrement, la vie de l’Etat ne se résume pas aux petite phrases des hommes politiques ni même aux grandes annonces du Président et de ses ministres. Cela, c’est la partie facile à recueillir, la partie aisé à faire « buzzer ». Pas celle qui recèle de l’information vraiment importante. Ne parler que de cela néglige ce que nous enseigne la sociologie des organisations, en particulier les travaux de Michel Crozier, qui ont montré il y a déjà longtemps l’autonomie dont disposent les services, les acteurs, et ce même dans un Etat centralisé :

Il n’est pas possible de considérer que le jeu des acteurs n’est déterminé que par la cohérence du système ou par les contraintes environnementales. On doit chercher en priorité à comprendre comment se construisent les actions collectives à partir de comportements et d’intérêts individuels parfois contradictoires entre eux.

Les journalistes qui méconnaissent le fonctionnement réel de l’Etat simplifient nécessairement les problèmes et les enjeux. Se faisant, ils ont tôt fait d’expliquer une situation par une variante de la théorie du complot.

Que ce soit par manque de moyens, de volonté ou de curiosité, les « grands » journaux négligent le suivi détaillé des organisations, en particulier étatiques. Je pense par exemple aux directions des ministères ou aux agences créée par l’Etat, trop souvent vues comme format une administration opaque et uniforme, prompte à cacher, à manipuler et à exécuter des ordres indignes.

A trop négliger les motivations des acteurs, à trop penser qu’il y a forcément des « méchants » à démasquer, bref à trop souvent caricaturer, notre profession prend le risque de se discréditer. Si vous saviez combien de contacts de la modeste agence de presse que j’ai la chance d’animer nous remercient de simplement être venus les voir et de nous intéresser à ce qu’ils font. Cela ne nous empêche jamais, je vous le promet, d’évoquer des dossier lourds, polémiques, inflammables (sur la thématique sécurité, ce n’est pas ce qui manque). Mais notre présupposé n’est pas que l’on nous ment (et en cela je diverge de Woodward). Il est plutôt qu’en écoutant et en faisant parler ceux que la presse néglige, on révélera des choses qui sont effectivement cachées.

Désormais, je me méfie des articles qui se proposent de nous dévoiler l’action d’un service « discret » (entre les lignes je comprends « service inconnu du journaliste qui a écrit l’article »), des projets qui auraient été préparés « dans le plus secret » (entendre « dont l’auteur de l’article n’avait jamais entendu parler ») ou qui me vendent une « affaire d’État » orchestrée par l’Élysée comme s’il suffisait d’appuyer sur un bouton pour que toute une machinerie se mette en route.

Entendons nous bien : il y a des informations à dévoiler et l’administration est capable sur certains dossiers de faire preuve d’inertie, ou de prendre des décisions en dépit du bon sens, parfois choquantes. Dans ces circonstances, les journalistes peuvent d’ailleurs être utilisés par des acteurs qui souhaiteraient recourir à la presse pour que le scandale éclate (nous sommes alors un tuyau). Dans d’autres cas -rarement en France- un travail de fourmi peut permettre de mettre au jour des pratiques contestables. L’exemple du prix Pulitzer accordé pour la deuxième fois à des journalistes de Propublica pour leurs écrits sur des banquiers de Wallstreet peu scrupuleux est édifiant.

Mais en France, le manque de maîtrise d’un sujet (encore une fois cela peut s’expliquer autant par l’incompétence, que par l’absence de ligne éditoriale claire, ou encore par le manque de moyens) amène trop souvent à pousser des cris d’orfraie ou à publier des informations sans parvenir à les expliquer ou, pire, sans en assumer le suivi dans le temps.


 

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About Théo Haberbusch

Aujourd'hui directeur de la communication de l'EM Strasbourg, j'ai été journaliste puis rédacteur en chef adjoint au sein de l'agence de presse AEF.
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4 Responses to Ma leçon perso de journalisme par Bob Woodward

  1. Pingback: Comment écrire? Comment concevoir et produire l'info? Ils ne sont pas d'accord avec moi! | Monjournalisme.fr

  2. tajmyr says:

    « Mais en France, le manque de maîtrise d’un sujet (encore une fois cela peut s’expliquer autant par l’incompétence, que par l’absence de ligne éditoriale claire, ou encore par le manque de moyens) »

    Moi même journaliste (freelance) pour plusieurs rédaction télé, je suis d’accord avec votre constat, mais n’accepte pas cette dernière remarque. ou du moins, je considère qu’elle demande a être complété…

    Aujourd’hui, dans les rédactions, les journalistes ne sont pas plus incompétent qu’il y a dix ans (ca fait 12 ans que je suis journaliste. radio, puis TV, avec un passage en PQR)…. ce sont les méthodes de travail qui ont évolué.

    Désormais, il faut être généraliste. ou « expert » d’un jour.

    Par manque de moyen le plus souvent. Les services (économie, social, politique…etc) ont presque disparu au profit de la polyvalence. Non seulement le journaliste doit écrire un sujet pour le soir même dans un domaine encore inconnu de lui à son réveil … mais il doit en plus le filmer pour le site internet de son quotidien ou de son magazine, prendre des photos (et hop, exit le photographe)… en tv idem. il doit filmer, écrire, monter et mixer son reportage…. (et hop, on économise 4 à 5 métier. terminé le temps du cadreur, du preneur de son, du monteur et du rédacteur. maintenant, c’est une seule personne)…. et même parfois réalisé un reportage RADIO dans la foulée (pour le site, ou la radio du groupe)

    Alors incompétence ? Donnez des moyens aux journalistes français, et ils vous feront un travail d’enquête tout aussi qualitatif que les collègues anglo saxon.

    Et tiens, puisqu’on parle des américains…. Un exemple (j’ai travaillé pour une chaîne us)…. une équipe de TV type aux etats unis, c’est un cadreur, un rédacteur et un producer (une personne qui accompagne l’équipe et gère tous les à côtés pour permettre à ses collègues de se concentrer (du taxi, en passant par l’autorisation de tournage, et par exemple la recherche de contact/interviewer)) ….
    En france, c’est une seule personne qui fait tout cela dans une seule journée…. (comme je le disais plus haut.) il ne reste que TF1, France 2 et France 3 pour envoyer une équipe complète sur le terrain… et encore… c’est de moins en moins vrai.

    « [l'absence] de suivi dans le temps »…. carrément d’accord avec vous! en dix ans, j’ai vu l’émergence d’internet et de l’infos en continu… et l’info chasse l’info. … mais pas seulement : regardez la moyenne d’âge dans une rédaction d’un 20H (hors france 3, l’exception ^^ pardon, je charrie)… 25/35 ans!! comment « ces » jeunes peuvent avoir le recul nécessaire sur certaines informations ? et je le dis d’autant plus facilement que j’en fais partie.

    bref, je m’égare. Mais encore une fois : ce n’est pas une question de compétences, mais une question de moyens…. l’information a un coût (élévé) et aujourd’hui les médias sont des entreprises comme les autres malheureusement. Peut être un jour, une rédaction saura conjuger réactivité et investigation… ? je l’espère….

    • Merci pour ce commentaire. Je ne prétends pas maîtriser les contraintes propres à la télé que je n’ai jamais pratiquée. Pour autant, je ne pense pas que le manque de moyens suffise à expliquer les faiblesses que je pointe. Je n’affirme pas que les journalistes sont incompétents, mais l’incompétence existe. Pour le reste, je mets en cause des choix (ou des non choix) éditoriaux. Il y a des stratégies collectives et des attitudes individuelles à revoir.

      L’âge n’a pas grand chose à voir là-dedans, un jeune et un ancien n’ont pas les mêmes compétences, mais l’un comme l’autre peuvent faire de bons et de mauvais articles. C’est une question d’honnêteté, de travail, d’engagement, de curiosité…

      Pour ce qui est des injonctions aux journalistes de devenir multi-tâches, il faudrait que j’y réfléchisse et que j’y consacre un papier. Je ne suis pas convaincu que ces injonctions soient aussi généralisées que ce que l’on dit des fois. Être réfractaire aux technologies n’est plus possible. Néanmoins, penser qu’un journaliste peut tout faire avec une qualité égale sous pretexte que la technologie fait gagner du temps est évidemment à côté de la plaque. La technologie ouvre des possibilités, ce qui consomme du temps.

  3. Jean says:

    Tout ce que je pense mais bien mieux dit. Chapeau !

    J’avais aussi beaucoup aimé cette petite phrase, plus anecdotique, du même Woodward dans Le Monde:

     » Il y a beaucoup de vent et peu d’informations de valeur. Regardez ces apparences de débats télévisés. Cette culture du « Vite ! En direct ! ». Tous ces faux suspenses. Vous roulez tranquillement en voiture quand la… radio annonce soudain, sur un ton haletant : « Surtout, restez à l’écoute pour les nouvelles de la Bourse. » Vous vous dites : « Oh, mon Dieu ! Il y a surement une info très grave. » Et les revoilà qui claironnent que le Dow Jones a perdu 1 point. Et alors ? L’information est vraie. Mais annoncée comme cela, elle n’a aucun sens. »

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