Et si l’on parlait un peut popote ? Sachant que ce blog est essentiellement lu par des journalistes, j’aimerais échanger sur nos pratiques professionnelles. Commençons par un sujet qui hérisse parfois les journalistes français : la relecture de l’interview. Je le dis tout net : je suis aujourd’hui favorable à ce que les interviewés relisent leurs propos avant publication. Pourtant, il y a quelque années, au sortir de l’école de journalisme, j’étais totalement contre.
Que ce soit sur le fil de l’agence AISG (Agence d’information sécurité globale) dont je suis rédacteur en chef adjoint, ou sur le fil recherche et innovation de l’AEF pour lequel je travaillais auparavant, il ne se passe pas un jour sans qu’une interview soit publiée. Et elles sont toutes relues, suivant en cela la charte éditoriale de l’AEF qui prévoit que :
Le journaliste de l’AEF n’hésite pas à proposer la relecture d’une dépêche ou d’une ITW avant publication, sous condition de délai de réponse très court (une journée maximum).
Notre charte justifie cette pratique :
Dans 99 % des cas, nous gagnons à faire relire, notamment quand l’interlocuteur n’a pas été clair, quand l’interview a été très technique, ou quand le journaliste n’est pas sûr de lui. Car la relecture apporte systématiquement des améliorations au texte.
Que faire en cas de désaccord lors du retour du texte?
Si la version retournée est trop modifiée ou si les modifications proposées dénaturent le texte, alors il faut renvoyer une dernière version remaniée par le journaliste. En cas de désaccord avec l’interviewé, on ne publie pas.
Les mauvaises raisons de refuser la relecture
J’étais pourtant hostile à la relecture…mais pour de mauvaises raisons. Quand on fait relire, on accepte d’être contredit, on reconnaît que l’on a pu mal comprendre, se tromper, on prend aussi le risque de voir disparaître des tournures croustillantes… Tout cela être très désagréable pour l’orgueil du journaliste.
Dans « les journalistes français sont-ils si mauvais? », François Dufour plaide aussi pour la relecture des propos avant publication. Mais il observe la réticence des français à l’accepter. Il estime que « la presse française étant surtout une presse d’opinion, le journaliste refuse de prendre le risque d’être influencé ».
La relecture crédibilise
La relecture peut pourtant rendre service aux journalistes généralistes pour éviter une erreur sur des sujets qu’ils ne peuvent pas maîtriser. Et elle permet au journaliste spécialisé d’être encore plus pointu dans ses textes. Elle a aussi un avantage énorme: elle crédibilise le média qui la pratique.
Impossible pour un interviewé d’évoquer la mauvaise interprétation du journaliste pour justifier un propos qui provoque des réactions. Un propos relu est un propos assumé.
Quand on à affaire à des décideurs, des hommes politiques, des patrons de grandes entreprises, le fait de démarrer l’entretien en disant « vous pourrez relire vos propos » détend immédiatement l’atmosphère. L’interviewé se livre mieux, il a compris qu’on ne veut pas le prendre en traître et il va souvent beaucoup plus loin dans ce qu’il accepte de dire.
Evidemment cette démarche va à l’opposé de la recherche de la « petite phrase », bien croustillante. Je ne sais pas si vous avez vu Envoyé spécial cette semaine, qui proposait un numéro spécial pour ses 20 ans. Christophe Barbier le patron de l’Express s’est livré à cette occasion à un plaidoyer pour la recherche de la petite phrase, expliquant qu’il fallait pousser les hommes politiques dans leurs retranchements pour réussir à leur voler la « vérité ». En proposant la relecture des interviews, évidemment on renonce aux petites phrases (qui de toutes façons sont plutôt l’apanage de la télé). Mais on ne renonce pas forcément à produire de la bonne information.
Petit bilan de quatre ans de pratique
Une telle pratique empêche-t-elle d’avoir de bonnes infos, les articles perdent-ils en valeur ajoutée? Cela fait plus de quatre ans que je pratique la relecture, je l’ai appliquée à des ministres, des députés, des syndicalistes, des directeurs d’organismes de recherche, des hauts responsables administratifs… Et 9,9 fois sur 10, les articles me sont revenus intacts voire enrichis. Les abus sont très rares.
Cela fait trois mois que j’applique cette règle au milieu de la sécurité et tous les jours nous « sortons » des infos que l’on ne peut pas lire ailleurs. Moralité : on met notre orgueil dans la poche et on applique cette règle! Si nous pouvons le faire dans le cadre d’une agence de presse, cela signifie que tous les supports peuvent adopter cette pratique.


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Merci à Guillaume, Pera et Faustine pour ces commentaires. Vos points de vue son très intéressants. Globalement, vous êtes pragmatiques là où j’ai présenté un point de vue systématique. Soit. Mais j’aime bien avoir une règle sur laquelle me reposer sinon je crains une inégalité de traitement. Un PDG aurait droit à une relecture parce que sinon il refuse l’interview, mais un syndicaliste n’y aurait pas droit parce qu’il n’en demande jamais? Quelque part cela me gène.
Ce qui apparaît dans vos propos c’est que le support et le type d’interlocuteur joue beaucoup. Je travaille pour une agence spécialisée, Péra pour un généraliste, tandis que Guillaume et Faustine c’est de la presse locale (dans mon esprit c’est assez proche de la presse spécialisée). Je maintiens qu’en tant qu’agence de presse, donc source primaire, la relecture est vraiment utile (d’ailleurs l’AFP la prévoit dans sa bible).
Pour finir, un dernier point, essentiel sans doute: quand je parle de relecture d’interview, je n’englobe pas la relecture de tous les propos. Je parle bien de la relecture du question-réponse publié sous forme d’ITW.
J’ai beaucoup écrit de papiers magazine (dont certains très pointus) et j’ai toujours REFUSÉ l’ITW. Tout simplement en expliquant à mes interlocuteurs qu’ils devaient me faire confiance, car on peut faire dire ce qu’on veut à un papier mag, selon la manière dont on entrecroise citations et explications du journaliste.
PS: vos propos m’ont donné une nouvelle idée de post, sur les relations com’-journaliste
Réflexion intéressante. Et très bien écrite. Mais sur le principe je reste contre. Question d’indépendance, oui, clairement. Mais aussi et surtout de responsabilité.
Je m’explique. Ma position a la défaut d’être idéaliste. Mais je considère qu’à l’heure où tout le monde se prétend journaliste et où la com’ gagne du terrain, le métier est en danger. Et que la pratique de la relecture de l’itw ne fait qu’aggraver la situation. Parce qu’on doit mettre en avant un journalisme irréprochable. On doit pouvoir dire: je suis journaliste, je suis formé, je connais mon métier. Ce qui signifie: j’ai une rigueur, je pose des questions quand je ne suis pas sûr d’avoir bien compris, je ne recherche pas la petite phrase qui va dénaturer le reste du propos. On ne doit pas laisser se répandre l’idée qu’on n’a les compétences en rien pour retranscrire comme des grands des propos.
Plutôt que de gagner la confiance par le bas, en proposant la relecture, je propose de gagner la confiance par le haut, en recueillant la reconnaissance de l’interlocuteur qui te dira le lendemain: « je suis content, vous avez parfaitement retranscrit mes propos ». Et ça m’arrive souvent, sans me vanter. Les rectifs, sont aussi courants que la canicule de 2003.
Après, il ne faut pas être sectaire. Perso (je bosse en PQR), je pratique le cas par cas. Sur un sujet très technique, c’est oui….uniquement sur les parties techniques. Idem pour un papier (réflexion intéressante de Faustine à ce propos)
Sur un sujet ultra sensible où le gars te précise qu’il pèse chaque mot et qu’il y a des subtilités qui te dépasse, je l’ai aussi déjà fait.
Mais pas pour tout le reste. De mon côté, c’est très peu demandé par mes interlocuteurs. Ce sont essentiellement les entreprises, et ça sent à plein le nez le contrôle de leur com.
Il y a quelques mois encore, je pigeais pour un quotidien national, l’une des meilleures audiences OJD. Ca affole complètement les services communication. Les intéressés modifient rarement leurs propos… leurs services communication si ! Le pire cas : une personne avait été recrutée quelques mois après avoir postulé pour une affectation. Le service communication a voulu que j’écrive « quelques jours » (tout en reconnaissant que ce n’était pas ce qu’avait dit l’intéressé). Cela « ne donnait pas une bonne image de la société ». J’ai eu beau argumenter que quelques mois étaient un délai classique dans pareil cas, rien à faire. J’ai transigé à « quelques semaines » au lieu de « quelques mois ». Je n’en suis pas fière… Par contre, il est de notre responsabilité de journaliste de prendre l’initiative de solliciter une relecture dans certains cas complexes. Point de fierté mal placée dans le fait d’accepter ou pas une relecture. Juste le respect du lecteur.
Et bien tu me fais réfléchir, cher Théo! Il est vrai que depuis que je ne suis plus aux sports je ne fais des itw qu’épisodiquement. Personnellement, je trouve que la relecture peut amener à gommer la spontanéité d’une réponse.
Peut-être en effet que dans la pratique, par respect et honnêteté (oui, j y crois), les « gens » ne touchent pas à l’itw retranscrite. Je veux bien essayer mais j’ai des doutes..que tu n’as plus;)
De mon côté, sur un sujet technique, je n’hésite pas à rappeler et lire ce que j’ai ecrit à lintéressé pour éviter de dire une connerie.
Une question cependant, tu dis quoi aux gens qui veulent relire un papier? Car il y a des déclarations dedans, c’est finalement la même chose qu’une itw. Là, quand les intéressés insistent, j’accepte de leur lire leur citation. Mais si j’avais fait relire mon papier y a deux ans, je n’aurais pas eu le joie d’enflammer la République;);) Même si ce n’est pas du tout agréable de se retrouver chez les gendarmes en audition deux fois 3 h pour ça!
De toute façon, je trouve que donner sa copie à relire, c’est se soumettre et donc se mettre dans une position qui peut amener à ne pas être pris au sérieux. Mais c’est encore tout un débat!