Ce que cache le dbat sur le journalisme de donnes en France

La thmatique du journalisme de donnes suscite des changes de points de vue trs intressants et trs opposs. Une sorte de querelle des anciens et des modernes, illustre par ce rcent billet de Ccile, tudiante l’cole de journalisme de Columbia (elle, c’est la moderne, ce qui ne lui donne pas automatiquement raison) et ce post de Jean-Christophe Fraud, journaliste aux Echos (lui, c’est l’ancien, et il n’a pas forcment tort).

Donnes ou ides ? Les Franais n’aiment pas les faits

Pourquoi les Franais s’charpent-ils sur l’intrt de recourir aux donnes chiffres, leur traitement et leur mise en forme interactive, tandis que les anglo-saxons l’utilisent dj (j’ai dj parl ici de l’enqute sur les infirmires californiennes)? Rponse : les journalistes franais n’aiment pas les faits.

Franois Dufour l’exprime parfaitement dans son ouvrage Les journalistes franais sont-ils si mauvais? : le dficit de rigueur et le mlange entre fait et commentaire sont les principaux maux de notre profession. Et a commence ds la formation. Si vous tes pass par une cole de journalisme vous avez forcment appris construire un papier sur le mode une phrase, une IDEE. Pas une phrase une INFO ni une phrase un FAIT . Paradoxalement, au pays de Descartes, les journalistes prfrent mettre des ides dans les articles. Et c’est grave. Car de l’ide l’avis et de l’avis au point de vue exprim longueur de colonnes, il y a un pas que l’ensemble des rdactions franaises ont allgrement franchi.

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    • C’est pourquoi j’ai du mal suivre Jean-Christophe Feraud, qui travaille pourtant pour le quotidien le plus rigoureux et factuel de France, quand il prend pour modle le rcit de la vie des sans-abris du bois de Vincennes par Tonino Serafini ou les crits d’Albert Londres.

      Le style d’Albert Londres non merci !

      Reprenons ces deux exemples. Tonino Serafini? Ses papiers font partie des rares qui m’ont convaincu de conserver un temps mon abonnement Libration (que j’ai finalement abandonn). Il s’agit d’un journaliste trs spcialis, justement capable de manier les chiffres, en particulier sur l’immobilier, mais aussi les banlieues… Ses crits, trs documents, bourrs de donnes, dtonnent plutt dans les pages de Lib par leur rigueur.

      Albert Londres? Qui peut aujourd’hui citer Albert Londres comme modle journalistique sans ciller? Sur quels critres? Son style ampoul? Son absence de construction d’un rcit? La lecture de Chez les fous est instructive, comme l’est la lecture de tout document historique. videmment l’auteur a fait preuve d’un engagement remarquable, mais ses crits sont parasits par le manque de faits et la profusion de commentaires, de ressentis, d’appels l’motion.

      Journalisme de donnes = recueil des faits

      Le journalisme de donnes, c’est d’abord le recueil de faits (comme l’illustre ce tmoignage), ce qui ne devrait pas donner lieu dbat. C’est un principe, qui devrait tre appliqu par tous, partout. Le boulot des journalistes c’est de collecter des donnes, d’objectiver le ressenti, leurs observations, les tmoignages qu’ils recueillent. Leur rle, spcialement en France, c’est aussi de se battre pour une plus grande transparence des donnes publiques.

      Tout cela ne veut pas dire tomber dans l’excs inverse d’une dvotion excessive envers les chiffres. Ceux-ci ne peuvent pas tout expliquer et ils doivent tre manipuls avec un regard critique. Nanmoins notre retard en la matire est tel que nous ne courrons pas grand risque.

      Quelle prsentation pour les donnes ?

      Au-del du recueil, la notion de journalisme de donnes renvoie au problme de leur mise en forme. L encore, rien qui devrait, normalement du moins, heurter les journalistes. Notre but n’est-il pas de trouver la meilleure forme possible pour restituer l’information? En ce sens, le web ouvre un champ de possibilits que n’offraient pas les infographies papier.

      Bien sr, un arbitrage doit tre fait entre le cot (en temps, en moyens techniques) et la mise en forme souhaite. Il faut dbattre, convaincre que l’animation Flash ou la base de donnes interactive est plus intressante que l’article rdig de faon classique. Notre blogueuse Ccile fait cette exprience dans son cole.

      videmment pour qu’un arbitrage en faveur des nouvelles formes de prsentation puisse tre rendu, il faut que les rdactions disposent des moyens de penser et de raliser la mise en forme. C’est--dire que les journalistes aient t forms et/ou dj confronts la chose, seule faon d’avoir des ides nouvelles. Il faut aussi disposer d’un technicien spcialis ou, mieux, d’un super SR (secrtaire de rdaction), un journaliste donc, capable de raliser les souhaits du rdacteur mais aussi d’amliorer son ide premire, de la discuter.

      Nous ne sommes pas tous vous matriser Flash

      Cela n’est pas une mince affaire, il faut en tre conscient. Se former Flash par exemple reprsente plusieurs semaines de travail, et ensuite, cela exige une pratique rgulire. Je ne crois pas que tous les journalistes, ni tous les tudiants aient vocation matriser fond la technique.

      Comme me l’a un jour dit l’un de mes chefs, pas besoin d’tre une poule pour savoir faire cuire un oeuf . Un bon journaliste (spcialis, j’insite) recueille des informations pertinentes, les valide, les homogneise et peut trs bien laisser ensuite la main un matre es Flash.

      Une sensibilisation au cours de la formation initiale, sous forme d’un projet raliser, de prfrence en quipe, parat souhaitable. L’existence de formations courtes pour les professionnels en activit aussi. Pour ceux qui se destinent au secrtariat de rdaction, les coles devraient proposer un approfondissement. Et les mdias consentir des plans de formation continue ambitieux, mme d’lever le niveau de leurs troupes.

      Derrire ce dbat sur le datajournalism, il me semble donc que des questions bien plus lourdes mergent : qu’est ce que le journalisme de qualit aujourd’hui? la France est-elle au niveau des standards internationaux? comment s’organiser pour progresser? Au boulot!

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About Tho Haberbusch

Aujourd'hui directeur de la communication de l'EM Strasbourg, j'ai t journaliste puis rdacteur en chef adjoint au sein de l'agence de presse AEF.
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6 Responses to Ce que cache le dbat sur le journalisme de donnes en France

  1. Pingback: Ma leon de journalisme par Bob Woodward | Monjournalisme.fr

  2. Pingback: Newsosaures, une espce (presque) teinte » Article » OWNI, Digital Journalism

  3. FmR says:

    Effectivement on ferait bien de s’inspirer des techniques journalistiques anglo-saxonnes savoir : sparer les faits du commentaire. On y gagnerait sur les deux tableaux : plus de rigueur dans le compte-rendu et plus de libert dans l’interprtation. Le lecteur en aurait un peu plus pour son argent et les journalistes seraient plus crdibles (et modestes ?).

  4. Pingback: 7 avantages que les coles de journalisme pourraient tirer des universits | Monjournalisme.fr

  5. Pingback: Cactus Acide » » L’observatoire du neuromancien 04/20/2010

  6. Bonjou

    Tout fait d’accord avec votre conclusion. A mes yeux ce dbat autour du datajournalism doit obliger les producteurs de contenus se poser la question des attentes de leur public.

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