Quand l’ex-patron du New-York Times fustigeait le conservatisme de ses journalistes

En journalisme, le temps passe vite. Linformation se prime et la dure de vie de nos papiers, souvent, ne dpasse pas celle dune allumette que lon craque. Mais il faut bien des exceptions. Il est des articles qui mritent quon les exhume, quon les relise, quon les savoure.

Jai suivi le conseil de Frdric Filloux qui, dans son rcent rapport sur lavenir de lAFP, recommandait, dans une discrte note de bas de page, aux personnes intresses par le management du journalisme de consulter un article datant de 2004 et portant sur le New-York Times. Sil avait prvenu quil faisait 25 pages (en anglais), jaurais pu hsiter me lancer. Ma pris dans mon lan, jy suis all. Il faut dire que lauteur de ce pav est Howell Raines, ancien directeur de la rdaction (executive editor), dbarqu aprs laffaire Jayson Blair, ce journaliste coupable de plagiat et de bidonnage de papier il y a dj sept ans.

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    • Dans My times , Howell Raines reparle de cette calamiteuse affaire, mais son propos est surtout de montrer comment, depuis sa nomination en 2001 jusqu sa chute en 2003, il a essay de moderniser le NYT. Il sagit videmment l dun exercice de rhabilitation dun journaliste en fin de carrire, qui a donn 25 ans de son existence au meilleur quotidien du monde. Nanmoins son regard acr raisonne comme une leon de journalisme et de stratgie des mdias.

      Le NYT peut disparatre

      Howell Raines

      Le postulat dHowell Raines quand il prend les rennes de la rdaction est que le Times, institution amricaine irremplaable, doit fortement samliorer. En 2001, son nouveau patron est convaincu que le quotidien peut disparatre.

      Howell Raines est frapp, il y le dtaille longuement, par lincroyable rsistance au changement qui caractrise ses troupes. Leur culture est marque par ladhsion massive lide que tout changement, peut importe combien il peut sembler bnfique, doit tre trait comme un danger potentiel .

      Le directeur de la rdaction se plaint du poids excessif que joue la Newspaper guild (syndicat) dans le management des quipes. Ainsi, il lui semble trs difficile de dvelopper un systme mritocratique, et donc de rcompenser de jeunes journalistes qui en veulent , les anciens tant toujours privilgis. Il rapporte que le NYT na jamais renvoy qui que ce soit , la politique maison tant de donner moins de travail aux mauvais .

      Une rdaction conservatrice et suffisante

      Il fustige aussi la suffisance de la rdaction, qui aurait, selon lui, renonc se battre pour des scoops. Que reproche-t-il aux journalistes? De penser quune information nen est une que lorsque nous (le NYT) le disons . Le rdacteur en chef dfend au contraire un journalisme de comptition et attend de ses quipes quelles anticipent les informations . Le message a du mal passer : Howell Raines raconte quun journaliste lui a affirm ne pas avoir besoin de se dplacer sur le lieu dun reportage parce quil pouvait en apprendre davantage grce internet.

      Nanmoins, les attentats du 11 septembre ont permis la rdaction de se mobiliser, et Howelle Raines, salue lengagement des quipes pendant plusieurs mois. Il analyse dailleurs labsence de soutien de ses troupes par le fait de les avoir trop pressurises pendant trop longtemps ( je navais plus de rservoir de bonne volont sur lequel compter ).

      Nimaginez pas que notre homme soit un vieux de la veille , inconscient des transformations luvre. Lui et le chef suprme du New-York Times apparaissent convaincu de la ncessit den faire plus quun simple journal, un package dinformations dont peu importe le moyen dont elles sont diffuses .

      « To catch a terrorist you have to think like a terrorist »

      Lors de sa prise de fonctions, la principale volont du nouveau directeur de la rdaction semble avoir t dapprendre lagressivit ses journalistes. Et, louverture desprit ! Car leur traitement de linformation dans deux domaines cls pour le NYT lconomie et la culture- tait conformiste et suiviste. En bref : absolument pas en phase avec le lectorat haut de gamme que visait le journal.

      Comment mieux couvrir lactualit ? La rponse dHowell Raines est savoureuse, je ne pourrais que lamoindrir en la traduisant : To catch a terrorist you have to think like a terrorist. To catch and old a newspaper reader you have to think about what makes a reader buy a paper as mater of necessity. Je continue en franais : il faut donc conditionner les lecteurs, les convaincre que leur quotidien contient des informations essentielles pour leur carrire, leur vie etc.

      Le reste de la recette dHowell Raines : la curiosit est lessence du journalisme . Son cheval de bataille a donc t de remdier latrophie crative de ses quipes, explique-t-il. Enfin, il martle sa passion pour les breaking news , les scoops, linformation exclusive, qui oblige les autres mdias vous suivre et non linverse. Une dernire expression que toutes les rdactions devraient inscrire au fronton de leurs locaux : Business as usual is dangerous business.

      Rvolution mentale

      Ces quelques mots mis en applications reclent en fait une vritable rvolution mentale pour les journalistes. En France, je pense que la presse quotidienne (except Les Echos) na absolument pas pris conscience de cela. Il ny a qu voir comment les journaux rgionaux continuent dcrire pour un public plus prs de la maison de retraite que de luniversit ou de la chambre rgionale de commerce.

      Repassons de lautre ct de lAtlantique, o Howell Raines assure avoir obtenu des rsultats. Notamment dans la couverture de linvasion de lIrak, le suivi global des consquences du 11 septembre, et dans lclatement du scandale Enron o le Times a devanc le Wall Street Journal.

      Un management par la dlgation

      Lvolution du management na apparemment pas connu le mme succs. Trop dcisions taient places dans les mains de trop peu de monde. Le nouveau patron a donc cherch donner plus de place aux managers intermdiaires, afin quils puissent instiller des ides neuves. Il se fait lavocat de la dlgation, du macro-management par opposition au micro-management . Pour lui, le rle dun directeur de la rdaction est de positionner rapidement et de faon pertinente le journal sur les informations majeures, plutt que de prsider au travail des diteurs qui assemblent linformation au jour le jour.

      Howell Raines na de cesse de fustiger la rsistance au changement des journalistes. Et de pointer leurs contradictions. En tant que groupe, ils tendent tre libraux politiquement (comprendre: de gauche), conservateur en ce qui concerne la localisation de leur bureau, rebelles vis--vis de la charte ditoriale du Times, et anarchistes envers le management du journal , rsume-t-il. Une couche supplmentaire : Ils se voient comme une minorit oppresse, bien quils fassent partie des journalistes les mieux pays du pays.

      La Une pour expliquer l’affaire J.Blair

      C’est dans ce contexte de volont rformatrice, de remise en cause des habitudes d’une rdaction prsente comme hyper conservatrice, et d’actualit charge (les suites du 11/09) qu’intervient le scandale Jayson Blair. Howell Raines explique pourquoi il a souhait expliquer aux lecteurs dans un papier de Une, long de 14000 mots, comment un jeune journaliste avait pu produire des papiers bidouills sans tre dcouvert. L’ancien patron de la rdaction a certainement perdu sa place en suivant une ligne de transparence totale vis--vis des lecteurs. Mais il ne semble pas la regretter.

      On apprend que Jayson Blair avait t repr bien avant que l’affaire n’clate, mais que le mmo rdig par l’un de ses suprieurs n’est jamais parvenu jusqu’ Howell Raines. Ce dernier reconnat aussi que le fait que Jayson Blair ft noir (contrairement l’immense majorit de la rdaction) semble avoir suscit une tolrance son gard. Sachez aussi le New York Times surveille le taux de correction de ses journalistes (celui de Jayson Blair n’a jamais dpass les 5%, taux au-del duquel la porte de sortie semble s’approcher pour un journaliste).

      Howell Raines conclu son article en pointant le « dni » de a fait preuve le New-York Times quant son besoin de repenser des faons de faire, privilgiant le statu quo. Ses derniers mots sont emprunts au gnral Sherman : l’endroit idal pour diriger est la tte de l’arme. C’est aussi le meilleur endroit pour se faire tirer dessus lui fait remarquer avec justesse le propritaire du NYT, Arthur Sulzberger.

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About Tho Haberbusch

Aujourd'hui directeur de la communication de l'EM Strasbourg, j'ai t journaliste puis rdacteur en chef adjoint au sein de l'agence de presse AEF.
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